Le lendemain, il réalise les mêmes gestes, ceux qui font partis du quotidien sans même s'en rendre compte. C'est donc une nouvelle fois qu'il se retrouve au milieu de la scène de ce bar miséreux à chanter sa détresse.
Une fois ses chansons terminées, il part s'asseoir mollement à sa place habituelle et où pour la deuxième fois, le siège voisin est occupé. Il se l'avoue, il est intrigué par la présence de cette fille. Cette fille qui pour lui, n'a rien à faire dans cet endroit. D'ailleurs n'importe qui se poserait la question car ce bar morbide n'est vraisemblablement pas un lieu pour une fille aux allures respectables telle qu'elle.
Assis côte à cote, tous deux restent silencieux, bien trop concentrés sur le contenu de leurs verres. Ils sont habitués au silence, celui-ci n'est donc pas gênant. Ils se lèvent d'un même mouvement, se retrouvant ainsi face à face. Malgré les chaussures à hauts talons de la jeune fille, elle n'arrivait qu'aux épaules du jeune homme ; mais l'artiste étant curieux de voir de plus près le visage de l'intrigante, baisse la tête au moment où elle, choisit de lever la sienne, faisant ainsi croiser leur regard. Tous deux sont terriblement surpris de voir cette même lueur dans les yeux, de voir ce même sentiment se refléter dans leur regard, ce sentiment de solitude, de tristesse, de mélancolie et plus encore...
Ils sortent en même temps du bar et retrouvent les rues étroites, sombres et calmes et surtout si peu rassurantes. Pourtant aucun d'eux ne semblent pressés de rentrer ce qui est étonnant vu le lieu de leur emplacement si mal fréquenté.
Le hasard a fait que les pas des deux individus se dirigèrent dans la même direction. Est-ce simplement un hasard ou bien le destin fait-il des siennes ? Tout dépend des croyances ...
- Ca te dirait d'aller boire un verre ? questionne la jeune fille à l'adresse du chanteur.
L'intéressé a un instant de réflexion. Après tout, elle n'était qu'une simple inconnue, c'est normal d'hésiter.
- Pourquoi pas, répond-il.
Ils se mettent alors en route, sans trop savoir où, laissant leurs pieds les guider vers un endroit plus sûr selon eux. Le silence domine et ils ne pensent à aucune manière de le briser. Et c'est seulement par un simple regard qu'ils se mettent d'accord sur leur lieu de " rendez-vous ". Un singulier établissement qui paraît chaleureux. Il est beaucoup plus fréquenté que le bar où se produit régulièrement ce cher chanteur. Des hommes, des femmes, des couples, des jeunes y sont présents, de charmants groupes d'amis qui ont l'air d'être heureux, de s'amuser, de profiter pleinement de leur vendredi soir dans ce restaurant-boîte. Des groupes tellement charmants qu'ils vous donnent envie de se mêler à eux, de parler et de rire avec eux, juste d'en finir avec cette solitude pesante.
Ils s'installent alors à une table à l'écart et commandent à nouveau une boisson, alcoolisée bien sur, ne changeant rien à leur habitude commune. Et surtout pour ne pas changer, c'est encore elle qui brisera le silence.
- Tu as une jolie voix tu sais.
- Merci.
- Tu pourrais te produire ailleurs.
- Je sais, mais je ne veux pas.
- Pourquoi ?
- J'ai mes raisons.
- Oh, c'est une autopunition alors.
Il esquisse un léger sourire, puis répond :
- Tu es perspicace, mais qu'est-ce qu'une fille comme toi fait dans un tel endroit ?
- Une fille comme moi ?
- Oui, une fille comme toi. Tu n'as pas l'air d'être une ivrogne mariée depuis dix ans avec quatre gosses à charge, car c'est la principale clientèle du bar.
- Je n'y ai pas fait attention.
- C'est dur à rater pourtant.
- Ne le prends pas pour toi mais, là-bas, je n'ai vu que toi.
Suite à cette remarque, ils ne peuvent s'empêcher de sourire, ils en avaient presque oublié l'effet que cela faisait ; sourire.
- Au fait, dit-il, je ne connais toujours pas ton prénom.
- Moi non plus.
L'endroit se vida peu à peu, les laissant seuls à discuter et c'est au fil de leur conversation que tous deux remarquèrent que leur âme était semblable, écorchée et brisée.
Et c'est au pied de l'immeuble du chanteur qu'ils se quittèrent, avec une bise sur la joue et quelques derniers mots échangés :
- Elina.
- Pardon ?
- Elina, c'est comme ça que je m'appelle, il me semble que tu voulais savoir.
Elle ne lui laisse pas le temps de répliquer et s'en va, laissant retentir le bruit de ses talons hauts dans les rues sombres et calmes de la ville.